Berlin : la cité radiée

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Achevée en 1958, l’unité d’habitation de Berlin, littéralement Corbusier’s Strahlender Stadt (la cité radieuse de Le Corbusier) est plus connue sous le nom de  Corbusier-Haus (maison Le Corbusier).

L’oubli français de cette œuvre et sa banalisation du côté allemand occultent la lutte acharnée que se livrèrent les autorités allemandes et Le Corbusier. Le combat perdu par l’architecte eût pour conséquence une dénaturation du projet et de ses idées.

Face aux nombreuses modifications, l’architecte reniera la paternité du bâtiment.

L’immeuble est malgré  tout classé aux Monuments Historiques depuis 1993.

Le projet
En 1957 est prévu une grande exposition d’architecture moderne appelée Interbau prévue à la fois comme moyen de reconstruire le quartier Hansa Viertel qui a été entièrement rasé pendant la guerre mais aussi comme vitrine pour la ville de Berlin-Ouest. Le sénateur Schwedler à l’origine du projet fait appel à des architectes célèbres comme Walter Gropius, Alvar Aalto, Max Taut, Hans Scharoun, Oscar Niemeyer, Pierre Vago, Arne Jacobsen…

L’invitation est envoyée à Le Corbusier dans un deuxième temps. « J’ai l’honneur de vous faire savoir qu’en 1956 Berlin organisera une Exposition Internationale du bâtiment. 44 architectes, parmi lesquels entre autres MM. Aalto, Mies van der Rohe [qui ne participera pas finalement], et Oscar Niemeyer, ont annoncé leur concours et étudient déjà l’avant projet. J’ai jugé inopportun de m’adresser à vous avant d’être certain du concours d’architectes réputés à l’Exposition. C’est maintenant le cas et le plan que vous trouverez ci-joint est établi. ».

En voulant rassembler les plus grands architectes du monde, Schwedler s’attendait vraisemblablement à devoir compter avec les sensibilités individuelles, néanmoins il n’avait sans doute pas prévu qu’inviter Le Corbusier lui créerait autant de complications.

L’incompatibilité de l’unité d’habitation et du concept de planification du Hansa Viertel, apparaît très vite. Schwedler rédige alors ce courrier : « À notre vif regret, nous avons dû constater cependant que cette formule d’habitat si intéressante soit-elle est incompatible avec les conditions exigées à Berlin pour la construction d’habitations sociales. Les habitats en cause étant financés avec l’aide de fonds publics, nous nous voyons dans l’obligation de respecter les conditions requises. Ne renonçant toutefois qu’à contre cœur à la collaboration de M. Le Corbusier, je me permets de vous proposer de venir à Berlin pour la séance prochaine du Comité de direction qui se tiendra du 22 au 24 septembre 1955, pour que nous puissions discuter en commun de quelle autre manière une contribution du Maître serait possible. ».

C’est suite à ce courrier que Le Corbusier aurait probablement dû abandonner mais l’insistance du sénateur et l’irrésistible envie de bâtir une unité d’habitation hors de l’hexagone auront raison de lui. D’autant qu’il envisage ce projet, comme un nouveau type de la série des unités d’habitation. Il souhaite créer une nouvelle œuvre, soignée et personnellement étudiée pour le lieu.

Le Corbusier est le seul architecte participant à l’Interbau 1957 qui pourra choisir son terrain. Il décide de bâtir son unité, après que plusieurs lieux lui furent proposés, sur la colline olympique de Charlottenbourg, en face du stade des jeux de 1936.

La construction : une altération du projet corbuséen
Le projet rencontre immédiatement une opposition de la part de la population locale et de la municipalité de Berlin. Les oppositions portent principalement sur deux points.

  • Le premier concerne la proximité d’une formule très moderne d’architecture avec le stade olympique, chef d’œuvre de l’architecture du renouveau classique des années 1930.
  • La seconde critique recouvre des questions d’hygiène et de densité de l’espace de vie familiale et vise – au delà de l’unité d’habitation de Le Corbusier – les grands immeubles d’habitation en général.

A partir du moment où l’exécution du projet n’est pas confiée au cabinet du Corbusier mais à un architecte allemand, compromis, litiges et trahisons vont se succéder et venir modifier de manière importante les plans de départ.

La listes des préjudices :

  • Installation de cloisons entre les différents espaces de vie des appartements. Celles-ci sont exigées pour des raisons d’hygiène mais dénaturent l’espace intérieur complètement ouvert des unités d’habitations
  • Wogenscky adapte dès le départ les pièces de l’unité aux dimensions exigées : 4 m de large et 2,5 m de haut
  • d’environ 300 appartements familiaux en duplex, à double orientation (est et ouest) prévus on passe à 530 logements de taille très réduite pour couple sans enfant
  •  la Baupolizei déclare que l’unité d’habitation, incompatible avec la vie familiale, doit être destinée à des studios de célibataires ou de couples sans enfant, les appartements du niveau 17 seront partiellement remplacés par des studios adieu les ambitions familiales du concept originel
  • 558 logements sont finalement construits : 212 une pièce, 253 deux pièces, 88 trois pièces, 4 quatre pièces et 1 cinq pièces.
  • l’escalier de secours extérieur est supprimé
  • la rue commerciale est abandonnée pour un simple bureau de poste au rez-de-chaussée
  • les célèbres brise-soleil sur la façade des autres unités d’habitation ne sont pas présents et la forme prévue des fenêtres ne se retrouve qu’à partir du 7ème étage
  • après avoir consenti à abandonner les brise-soleils au milieu de chacune des loggias, Le Corbusier retravaille les couleurs de la façade afin de détourner l’œil de l’effet désastreux des fenêtres installées sur les six premiers niveaux
  • même le béton brut prévu est recouvert de peinture
  • aucun des aménagements prévus sur le toit n’est réalisé, par contre une auberge de jeunesse est aménagée
  • les pilotis ont été montés avec de nombreuses modifications aux plans
  • le parking est simplement installé entre les pilotis

Réception du bâtiment et son évolution
Les travaux avancent si vite que l’unité contribue dignement à l’Interbau qui se déroule de juillet à septembre 1957. La presse et le public sont invités à visiter pour la première fois vingt appartements aménagés dans le bâtiment. La rapidité du chantier de Berlin cache l’altération méthodique des plans de Le Corbusier, sous couvert de l’urgence des travaux.

Pourquoi Le Corbusier n’a-t-il pas intenté un procès ? Vraisemblablement la crainte que le sénat de Berlin ne suspende le règlement des honoraires pour un temps indéfini. Pourtant, à plusieurs reprises fou de rage, il a exigé  la démolition immédiate des irrégularités, menaçant de convoquer la presse et de faire éclater le scandale au grand jour.

Les contraintes de conformité aux normes d’habitation allemandes, l’urgence des travaux et leur financement très limité, ajouté au manque d’engagement du commanditaire pour les théories architecturales de Le Corbusier, la bataille était perdue d’avance. En dépit de son acharnement, l’unité d’habitation de Berlin manifeste le rendez-vous manqué entre un des plus grands chantiers urbains d’Europe après la guerre et l’un des fondateurs de la modernité architecturale du XXe siècle. Sa correspondance prouve que, dès 1956, il n’était pas dupe des motivations du Sénat, mais que le désir de faire la démonstration internationale de quarante années de réflexion le poussèrent  à continuer ce chantier.

Le bâtiment rencontrera un grand succès parmi les visiteurs de l’exposition Interbau 57. C’est le plus grand et le mieux équipé de l’exposition. En 1979, le bâtiment a été transformé en co-propriété, comme à Marseille. Celle-ci entraine un changement sociologique des habitants et ceux-ci engagent en 1986 une réhabilitation totale du bâtiment respectant autant que possible les préceptes corbuséens.

Malgré l’enthousiasme populaire et politique qui suivit l’ouverture au public de la cité radieuse de Berlin, l’architecte ne changera jamais d’avis sur cette œuvre dans laquelle il ne voit que gâchis et trahisons. Ce jugement irréversible, suivi de son silence, constitue sans doute un facteur essentiel de son oubli français. Les trois années de querelle, de 1955 à 1958, entre l’architecte et l’administration berlinoise reflètent des relations qui furent toujours tendues et décevantes entre Le Corbusier et la capitale allemande.

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